Source: Extraits de « Seule au Nouveau Monde Â»,  journal d’Hélѐne St-Onge, fille du Roy

 

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Filles à  marier

 

 

Il manque des femmes en Nouvelle-France.  Comme les hommes ne peuvent pas se marier, ils n’ont pas d’enfants.  Les officiers royaux surveillent de prѐs ces hommes, leur interdisant même de quitter les villes ou de faire la traite des fourrures avec les Indiens à  moins d’être mariés.

 

Les Filles à  marier sont recrutées par les marchands de la Compagnie des Indes occidentales.  Elles reçoivent un coffret contenant un modeste trousseau.  Elles s’engagent à  se marier et à  avoir des enfants, pour la plus grande gloire de Dieu et du Roy.

 

Quand l’une des jeunes filles est demandée en mariage, elle a le droit d’accepter ou de refuser.  Quand le mariage a finalement lieu, le nouveau ménage reçoit en cadeau de l’argent, une vache ou quelques volailles.

 

Reignac, France.

Il n’y a aucun avenir pour moi ici.  J’aurais pu entrer au couvent et me faire religieuse.  C’est une vie honorable, mais ce n’est pas celle que je veux.  Mon destin sera bien différent, en me faisant Fille à  marier.

Le 10 juin 1666

Je ne fermerai pas l’Å“il de la nuit, car demain commence notre grande aventure.  Demain, nous devons nous lever tà´t afin d’entreprendre le voyage jusqu’à  LaRochelle, o๠le bateau nous attend.  Le trajet en voiture à  chevaux prendra trois jours.

Le 14 juin 1666

Cette petite cabine est la và´tre.  C’est tout de même mieux que l’installation des autres filles.  Elles doivent partager leur lit et n’ont qu’un rideau pour s’isoler.  Et leurs lits sont placés entre les canons! 

 

Le 22 juin 1666

Je suis restée sur le pont à  regarder les cà´tes de France disparaà®tre au loin.  Je ne reverrai peut-être jamais plus la France.

J’ai pleuré.  Mais comme mes joues étaient mouillées d’embruns, je crois que personne ne s’en est aperçu.  Et puis, peu importe.  Tout ce que je voulais, c’était de rester seule et de graver dans ma mémoire l’image de la France que je quittais.  Puis, j’ai entendu un bruit.  C’était la petite Indienne.  Elle était montée sur le pont et se tenait maintenant appuyée au bastingage, juste à  cà´té de moi.  Ses joues ruisselaient de larmes, comme les miennes.  Mais pas pour les mêmes raisons.  Mes larmes étaient des larmes de tristesse, nées du chagrin que j’éprouvais à  quitter la France.  Les siennes étaient des larmes de joie. « Je rentre chez moi Â», a-t-elle dit.

 

Mangez des fruits.  Nous avons des aliments frais pour le moment, mais quand nous aurons gagné la haute mer, nous n’aurons que des salaisons d’anguille et de porc.

 

Le 3 juillet 1666

Le vent a soufflé trѐs fort pendant la nuit et les vagues n’ont cessé d’augmenter.  Je pouvais sentir le bâtiment rouler d’un cà´té, puis de l’autre.  J’avais du mal à  rester en place.

Le 6 juillet 1666

Le temps est à  la tempête.  Le vaisseau grince et craque atrocement.  Toutes les Filles à  marier ont le mal de mer.  Catherine vomit sans cesse, même s’il ne lui reste plus rien dans l’estomac.  Les seaux de vomissures et les pots de chambre se sont vidés de leur contenu, sur le plancher. 

J’ai prié le bon Dieu de bien vouloir nous sauver tous.  Le ciel était d’un noir d’encre, une nuit sans lune ni étoiles.  Quand un éclair striait le firmament, je pouvais voir la surface de l’océan.  Les vagues étaient plus grosses que jamais et toutes bouillonnantes d’écume.

Le 12 juillet 1666

L’air est irrespirable ici.  Une atmosphѐre viciée engendre la maladie.

Le 18 juillet 1666

Les gémissements des filles malades fusent de partout.  Quelques une étaient rouges et brà»lent de fiѐvre maintenant. Céline est morte ce matin, puis Lise, juste avant le coucher du soleil.  Les autres sont trѐs affaiblies.

 

Le 20 juillet 1666

Ma sÅ“ur est morte. Ils l’ont emmenée, l’ont déposée sur une toile grossiѐre et ont placé un boulet de canon contre ses pieds.  Un matelot a enroulé Catherine dans la toile, qu’il a cousue sur toute la longueur de la lisiѐre.  Puis, ils ont fait passer le corps par-dessus bord.  J’ai entendu le plouf dans l’eau.  Huit filles et quatre hommes sont morts.

 

Le 21 aoà»t 1666

Un épais brouillard nous enveloppe, comme un grand manteau gris chargé d’humidité.  Le vent souffle à  peine et le vaisseau avance lentement.  L’eau dégouline de toues les voiles et de tous les cordages.  J’ai rabattu le capuchon de ma houppelande et j’ai ai resserré les cà´tés autour de mon cou.  Malgré cela, l’humidité parent à  pénétrer sous le drap.

Le 24 aoà»t 1666

« Terre! Terre en vue Â»Â  « La Nouvelle-France! Â» me suis-je écriée. «Non mademoiselle, ce n’est qu’une grande à®le nommée Terre-Neuve.  La Nouvelle-France est plus loin, à  l’intérieur des terres, a-t-il expliqué.  La route est encore longue pour y arriver. Â»

Les filles parlent sans cesse des hommes qu’elles vont épouser.  Toutes les Marie ont perdu les rondeurs qu’elles avaient au départ de LaRochelle, mais elles sont toutes de bonne humeur.

Le 30 aoà»t 1666

Aujourd’hui, nous pouvons voir la rive.  Ce ne sont que falaises et forêts.  Jamais, je n’aurais imaginé ce que j’ai maintenant sous les yeux.  Chaque soir, je me mets au lit encore plus désespérée,  Je n’ai aucune idée de ce que sera mon avenir.

 

Le 14 septembre 1666

J’ai aperçu une ville au loin.  C’est Québec.  De grandes falaises s’élѐvent au-dessus de la ligne des arbres qui bordent le fleuve.  « C’est le Cap-aux-Diamants Â»

Le commerce des fourrures est au cœur de tout ici.  Le commerce et le mariage, la guerre et la paix, tout tourne autour de la traite des fourrures.

 

Le 22 septembre 1666

Petite-Marie et Marie-picotée vont se marier lundi prochain, car c’est le jour qu’ont choisi les prêtres d’ici pour célébrer les mariages.  L’affaire s’est réglée aussi vite que cela.  Pas de temps pour se faire la cour, ni pour laisser naà®tre l’amour.  Si je ne l’avais pas vu, de mes yeux vus, je ne pourrais pas croire qu’un mariage peut se conclure de telle façon.  Je sais qu’elles ont trouvé ce qu’elles étaient venues chercher ici.  Elles feront leur vie avec un mari, à  l’abri du besoin.

 

Le 26 septembre 1666

Séraphin quitte le vaisseau et s’en vient avec nous à  Montréal.  Là -bas, il signera un contrat d’engagé et pourra travailler pour un marchand ou un habitant.  Cela m’a fait réfléchir.  Séraphin sera libéré de son contrat au bout de trois ans.  Mais moi, en me mariant, je signerai un contrat pour toute la vie.

 

Le 3 octobre 1666

Bientà´t, on a distingué Montréal dans le lointain.  Le plateau et la colline avaient revêtu leur manteau de couleurs.  La ville était ceinturée d’une palissade.  J’ai vu des gens qui étaient sortis de l’enceinte pour faire paà®tre leurs bêtes dans le champ communal.

 

« Que connais-tu aux tâches ménagѐres? Â» J’ai grommelé que j’avais quelques notions de cuisine, que je savais traire les vaches et que j’étais la championne de l’époussetage.  Elle a éclaté de rire.  « Une femme mariée a besoin d’en savoir beaucoup plus.  Je vais faire de toi une épouse digne de l’heureux homme qui deviendra un jour ton époux. Â»

Le 11 octobre 1666

Le travail, toujours le travail.  Quand ce n’est pas une tâche, c’est l’autre, et certaines sont vraiment étranges.  Un coureur des bois avait rapporté six rats musqués à  l’auberge.  Il m’a montré comment débarrasser les bêtes de leur peau.  Ensuite, il nous laisserait toute la viande, tandis qu’il garderait les peaux pour lui, afin de les échanger.   Il a retiré lui-même les glandes anales afin d’éviter que la chair ne prenne un goà»t âcre.  Ma tante Barbe m’a montré comment retirer les têtes, les queues et les pieds.  « Jette les queues et les pieds, mais pas les têtes,  c’est un morceau de choix. Â»

Le 5 novembre 1666

Il a neigé à  plein ciel durant la nuit.  Même s’il faisait trѐs froid et que le vent soufflait sans répit, j’ai trouvé que la neige rendait le paysage éclatant de beauté.  Les hivers d’ici ne sont pas comme ceux de France.  à€ partir d’aujourd’hui, nous devrons faire la lessive à  l’intérieur et mettre le linge à  sécher sur des séchoirs, à  l’intérieur aussi.  Tu ne la trouveras pas si belle, la neige, quand tu t’y enfonceras jusqu’à  la taille.

Le 23 novembre 1666

Incroyable! Un groupe d’hommes sortis de la ville pour aller couper du bois a été attaqué par les Indiens.  Ils ont tenté de se défendre, mais vainement, car ils étaient inférieurs en nombre.  Deux d’entre eux se sont fait tuer, puis scalper.

Le 7 décembre 1666

Là , sur les terrains communaux, attendaient au moins deux douzaines d’hommes, Indiens ou habitants de Montréal.  Ils couraient dans le champ, soufflant et criant, se bousculant, se faisant trébucher les uns les autres, glissant sur la neige et, malgré tout, riant à  gorge déployée. « à‡a s’appelle tch hon tsi kwaks eks en langue iroquoise. Â» Les Jésuites appellent ça la crosse.

 

Janvier 1667

« Papa est tellement malade Â» m’a dit Kateri.  La veille, il a perdu connaissance.  Elle a été incapable de la mener jusqu’à  son lit.  J’ai posé ma main sur son front.  Il brà»lait de fiѐvre, et sa chemise était trempée de sueur.  Il gémissait et agitait la tête sans cesse.  Je lui ai doucement écarté les cheveux de la figure et c’est là  que j’ai vu.  « Ce n’est pas possible! Ce n’est pas possible! Â» Monsieur Aubry avait la petite vérole.  Si Kateri sortait de la maison, d’autres personnes pourraient attraper la maladie à  son contact.  Il fallait condamner la porte, rester à  l’intérieur et le soigner nous-mêmes.

 

Le 17 février 1667

Même durant l’hiver, les hommes abattent des arbres et fendent du bois.  Il fait si froid en ces contrées qu’il faut de grandes quantités de bois pour ne chauffer qu’une seule piѐce de la maison.  On dit qu’il faut toute une année pour défricher un seul arpent de terre et encore, à  condition d’y travailler sans relâche.

Le 7 mars 1667

Monsieur Deschamps est mort.  Le groupe de voyageurs auquel il s’était joint pour se rendre à  Québec s’est fait attaquer.  Ils sont tous morts.

Le 14 avril 1667

Quel bonheur!  Marie-la-muette a accepté d’épouser le charpentier, monsieur Lespérance, qui est veuf.  Il est beaucoup plus âgé qu’elle et a déjà  été marié deux fois.  Je suis soulagée de savoir qu’elle n’ira pas habiter hors de la ville, sans la sécurité que nous procure la palissade.  Ils se marieront lundi prochain.

 

Hélѐne a épousé Jean Aubry le 18 aoà»t 1667, exceptionnellement un jeudi.  C’était le jour même de l’anniversaire de ses quinze ans.  Les Montréalais avaient une autre bonne raison de se réjouir, car, le mois précédent, un accord de paix avait été conclu entre les Iroquois et les Français de Montréal.

Le premier enfant d’Hélѐne et de Jean, Marc, est né en 1669.  En 1679, la famille comptait quatre enfants : Marc, Catherine, Bernice et Louis.

Le 4 aoà»t 1701, les trente-neuf tribus indiennes ont signé la Grand paix de Montréal.

 

Extraits du livre Â« Seule au Nouveau Monde Â», Hélѐne St-Onge, fille du Roy par Maxine Trottier, Éditions Scholastic.  221 pages.  Traduction de  « Alone in untamed land Â» Copyright Maxime Trottier, 2003.

Le journal est un ouvrage de fiction bien que les événements évoqués et certains personnages soient réels et véridiques sur le plan historique.

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