Source: Michel Langlois

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LA GRANDE RECRUE DE 1653

Récit détaillé
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MAI 1653

La petite colonie de Ville-Marie est dans un état de désolation qui fait désespérer de sa survie. Il y aura bientà´t deux ans que M. de Maisonneuve, à  l'instigation de Jeanne Mance, est passé en France pour recruter des nouveaux colons mais il tarde à  revenir et la situation apparaà®t maintenant sans issue.

Pendant ce temps, à  Nantes, M. de Maisonneuve met la derniѐre main aux préparatifs du départ des colons qu'il s'est affairé à  recruter, au cours des récents mois, en Picardie, en Champagne, en Normandie, en àŽle-de-France, en Touraine, en Bourgogne et, surtout dans le Maine et l'Anjou. En compagnie de M. de la Dauversiѐre qui ratisse la région de La Flѐche, il a recruté une centaine de jeunes hommes qui serviront son dessein de protéger Ville-Marie et d'en faire une colonie viable et prospѐre.

Depuis le mois de mars, les recrues défilent dans l'étude du notaire Pierre de La Fousse, à  La Flѐche, o๠ils signent leur acte d'engagement avec la Compagnie de Montréal. Chacun promet de se rendre à  Nantes, selon la consigne reçue, chez Maà®tre Charles Le Coq, propriétaire du Saint-Nicolas-de-Nantes, le bateau affrété par la Compagnie de Montréal qui fera la traversée sous la conduite du capitaine Pierre Le Bessou.

En cette fin de mai, par divers moyens, les recrues se rendent à  Nantes. Plusieurs de ceux qui sont originaires de la région de La Flѐche se regroupent au petit port du Pré Luneau et montent à  bord des coches d'eau, petits bateaux à  fond plat, appelés futreaux, pour descendre le Loir jusqu'à  Nantes.

JUIN 1653

à€ Ville-Marie, les escarmouches avec les Amérindiens se multiplient mais une embellie se manifeste en ce début d'été, la premiѐre depuis des années : le 26 juin, deux nations iroquoises demandent la paix.

Pendant ce temps, à  Nantes, le départ du Saint-Nicolas-de-Nantes est retardé. On en profite pour faire de nouvelles vérifications et s'assurer que l'approvisionnement ne fera pas défaut. On entasse dans la cale une montagne de miches de pain, des fà»ts de cidre, des barils de lard, des centaines de kilos de beurre, des barriques de petits pois et de haricots. S'ajoutent des bougies par milliers pour assurer l'éclairage et du bois pour permettre la préparation des repas. D'un pas décidé, les membres de la Recrue montent à  bord et le capitaine Le Besson donne le signal de départ. Le Saint-Nicolas voguera d'abord sur la Loire pour rallier la rade de Saint-Nazaire o๠l'estuaire s'ouvre sur l'Atlantique et le grand large. De nouveaux colons et quelques femmes se joindront aux recrues. Le jour du départ est fixé au 20 juin.

Le jour prévu, le notaire Belliotte est invité à  s'installer sur le pont derriѐre une petite table. Il remet aux hommes une avance sur les gages promises, en présence de Maà®tre Le Coq et de M. de Maisonneuve. Sa mission complétée, il quitte et se rend sur le quai o๠il assiste au signal du départ. En quelques minutes, le Saint-Nicolas-de-Nantes a gagné la mer. Si les vents sont bons, Québec devrait être en vue dans six ou sept semaines. Mais le sort en décide autrement. à€ peine 350 lieues sont-elles franchies, que quelqu'un signale une grave avarie : une voie d'eau menace d'endommager les provisions. Les hommes d'équipage, aidés par les colons, tentent en vain de colmater la brѐche. Le capitaine doit se résigner à  l'évidence et il donne l'ordre de faire demi-tour
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La panique s'empare alors de plusieurs recrues qui croient qu'on les amѐne à  la perdition. Ils souhaitent renoncer à  leur engagement et menacent de ne pas reprendre la mer. Maisonneuve, qui s'est donné tant de mal depuis deux ans, craint pour la réussite de sa mission et il décide de débarquer sa recrue dans la petite à®le de Saint-Nicolas-des-défunts, en face de Corsept, le temps que dureront les réparations au bateau. De cet endroit, les colons ne pourront se sauver. Les courants de la Loire sont assez forts pour décourager les plus téméraires.

JUILLET 1653

La paix conclue le mois précédent par les habitants de Ville-Marie ne lie que deux des cinq nations iroquoises et les Agniers n'en sont pas signataires. Forts d'une troupe de 600 hommes, ils entreprennent de marcher sur Ville-Marie o๠l'annonce de leur arrivée soulѐve l'effroi. Mais les habitants se dressent et repoussent l'attaque. La situation dans la petite colonie n'a jamais paru aussi précaire.
à€ Saint-Nazaire, les charpentiers ont réussi à  colmater les fissures qui étaient apparues dans la coque du Saint-Nicolas-de-Nantes. On le remet à  l'eau en direction de la petite à®le o๠Maisonneuve a déposé sa recrue. Le 20 juillet, les passagers entendent la messe puis ils montent à  bord. L'heure du départ définitif a sonné. Ils jettent un dernier regard sur les cà´tes du pays qui les a vus naà®tre. La plupart d'entre eux ne le reverront plus.

AOà›T 1653

Le Saint-Nicolas vogue sur l'Atlantique au gré des vents qui l'amѐnent par la route maintenant bien connue des marins français vers les cà´tes de Terre-Neuve. Mais la traversée n'est pas sans histoire. La promiscuité et les conditions sanitaires déficientes rendent le voyage difficile. Une épidémie se répand parmi les passagers et c'est Marguerite Bourgeoys qui s'emploie à  soigner les malades et à  leur prodiguer ses encouragements. La terre sera bientà´t en vue. Malheureusement, au moins quatre passagers meurent en mer et d'autres termineront le voyage en fort mauvais état.

SEPTEMBRE 1653

Il y a déjà  plusieurs jours que le Saint-Nicolas est entré dans l'estuaire du Saint-Laurent et il est maintenant possible de voir les deux rives. Sur la droite, les colons aperçoivent le petit poste de Tadoussac. Quelques jours encore et ils seront devant Québec. Ils y arrivent le 22 septembre, accueillis par une partie de la population et le gouverneur Lauzon. On descend le courrier qui apporte aux habitants des nouvelles du vieux pays et Maisonneuve loge sa petite troupe dans un entrepà´t que possѐde la Compagnie de Montréal en attendant de repartir pour Ville-Marie.

Mais la guigne continue de s'acharner sur le Saint-Nicolas-de-Nantes. En arrivant devant Sainte-Foy, il a heurté des hauts-fonds et le capitaine Le Besson, conseillé par des capitaines canadiens qui connaissent bien le fleuve, se rend compte qu'il sera impossible de le relever. Il devra se résigner à  ordonner qu'on le brà»le en face du moulin Saint-Denis.

Le gouverneur Lauzon implore Maisonneuve de laisser ses colons à  Québec. Pourquoi aller risquer leur vie dans un poste qui n'a pas d'avenir ? Il vaudrait beaucoup mieux de consolider Québec o๠les recrues pourraient obtenir de belles terres sur l'à®le d'Orléans. Maisonneuve ne l'entend pas ainsi. Le roi, dans un message qui porte son sceau, lui a confié la mission d'établir sa recrue dans l'à®le de Montréal et il n'en dérogera pas, un Iroquois dà»t-il se cacher derriѐre chaque arbre. Lauzon s'emporte. Si Maisonneuve s'entête, il ne lui fournira pas les barques nécessaires au transport de sa recrue sur le Saint-Laurent.

OCTOBRE 1653

Pendant qu'à  Ville-Marie, les habitants ont perdu tout espoir de voir arriver avant l'hiver les secours promis il y a déjà  deux ans, Maisonneuve remue mer et monde pour organiser le départ de ses colons. Il lui faudra encore trois longues semaines avant de pouvoir compter sur suffisamment de barques pour entreprendre la derniѐre tranche du voyage.

NOVEMBRE 1653

L'hiver s'annonce. Déjà , le soleil se couche plus tà´t et les ombres s'allongent sur le sol. D'autres mauvaises nouvelles attendent les membres de la Recrue. En l'espace de quelques jours, quatre de leurs camarades, éprouvés par la rigueur de la traversée, décѐdent. On doit les inhumer à  Québec. Le temps est maintenant venu de se hisser à  bord des petites embarcations qui permettront à  la Recrue de remonter le Saint-Laurent. Pour ces colons, familiers de la Sarthe ou de la Loire, la navigation sur le grand fleuve impressionne. Les voilà  maintenant devant Trois-Riviѐres. Encore quelques jours et l'à®le de Montréal sera en vue.

Une surprise les attend toutefois: en ce 14 novembre 1653, la neige tombe en abondance et un froid vif surprend les voyageurs transis. Deux jours plus tard, ils croisent l'à®le que Samuel de Champlain a baptisée en l'honneur de sa jeune épouse, Hélѐne Boulé. Encore un peu et ils seront en vue du petit fort de Ville-Marie. Devant eux, des vivats se font entendre. Une population inquiѐte, qui ne les attendait plus, s'est rassemblée au pied de la petite riviѐre Saint-Pierre. Elle leur réserve un accueil triomphal. Les membres de la Grande Recrue foulent le sol de Ville-Marie pour la premiѐre fois. Aprѐs deux ans d'efforts incessants, Maisonneuve a gagné son pari. Ville-Marie sera sauvée.

 

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